Le mouvement streamline, pour une esthétique de la vitesse

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17JUIN . 2020

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Le mouvement streamline, pour une esthétique de la vitesse

17 JUIN . 2020

Écrit par Antoine Minard

On vous parlait la semaine dernière du Dymaxion, ce drôle de monospace avant-gardiste à mi-chemin entre l’automobile et l’aviation. L’occasion de revenir sur un courant majeur du design industriel. Le streamline désigne un mouvement de design américain des années 1930 inspiré de l’aérodynamisme de la goutte d’eau. Cette streamline decade demeurera  un cas unique dans l’histoire du design du XXe siècle : l’apothéose du style américain.

Par Antoine Minard

 

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La locomotive futuriste de la Twentieth Century Limited dessiné par Henri Dreyfus en 1938. D.R

À l’heure du Bauhaus et en réaction à la grande dépression de 1929, la dynamique d’un mouvement vers le futur électrifiait les industriels américains. On assistait au développement rapide d’une esthétique industrielle globale et à l’apparition de cette inédite profession : le designer. Les premières grandes agences d’esthétique industrielle voient le jour.

 

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Raymond Loewy dans son bureau new-yorkais avec un modèle de l’avion Prudential en 1964. plane on March 4, 1964. D.R

 

Raymond Loewy, Donald Deskey, Henry Dreyfuss, Brook Stevens, Norman Bel Geddes ou Walter Dorwin Teague en sont les initiateurs. Ce petit groupe d’hommes, tous autodidactes, ne se doutait pas qu’il rassemblait ceux qui compteraient parmi les plus célèbres designers du XXe siècle. 

Ils proposaient au grand public des objets du quotidien, transistors, réveils, fers à repasser ou grille-pains, inspirés des formes aérodynamiques des dernières merveilles technologiques : avions, voitures, trains ou bateaux. Leurs lignes d’avant-garde permettaient d’envisager l’avenir avec optimisme. Le mouvement streamline, aussi appelé style paquebot peut être considéré comme l’enfant tardif de l’Art Déco.

À l’origine, la surface extérieure de ces objets était conçue de telle sorte qu’en rencontrant un fluide comme l’eau ou l’air, il y ait le moins de perturbations possibles sous forme de turbulences ou de vides partiels, qui créaient une résistance  Emprunté à l’aéronautique, le streamline met à l’honneur de nouveaux matériaux comme l’aluminium, métal brillant, la bakélite et les premiers plastiques. La naissance de ce courant correspond à la politique économique du New deal : le président Franklin Roosevelt cherchait par tous les moyens à relancer la consommation. Le design de produit de masse était lancé.

Le streamline est la parfaite démonstration d’un discours cohérent entre forme, matériaux et moyens techniques.”

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La pendule Lawson Zephyr à affichage numérique de Ken Weber (1933), D.R

Les nouvelles formes organiques du streamline, évoquant la vitesse, symbolisent le progrès. Les industriels américains prennent  conscience de l’importance de l’esthétique dans le succès commercial des produits de grande consommation. “La laideur se vend mal” répétait un certain Raymond Loewy, Français immigré aux États-Unis en 1919. La formule-titre de son livre à succès paru en 1953 résume toute la démarche auprès des industries américaines. Raymond Loewy était à la fois le père de la bouteille de Coca, le concepteur du Chrysler Motor building et de la plus grosse locomotive à vapeur au monde : la Pennsylvania Railroad Class S1.

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1939 : Pennsylvania Railroad Class S1 de Raymond Loewy, D.R

Un autre grand nom du design, Norman Bel Geddes, était le concepteur de l’autoroute de la General Motors. En 1938, Henry Dreyfus donnait quant à lui sa vision futuriste du train avec sa locomotive Twentieth Century Limited, qu’il réalise entièrement, de la coque à son aménagement intérieur remarquable. Twentieth Century Limited effectuera des trajets entre New York et Boston dans des temps records. À l’opposé de Raymond Loewy et d’autres contemporains, certains ne considère pas Dreyfus comme un simple styliste : il appliquait une approche scientifique aux problèmes posés par le design.

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C’est alors le train le plus connu au monde, dessiné par Henri Dreyfus en 1938, D.R

Cette tendance à l’aérodynamisme a justement posé au départ quelques difficultés à l’industrie. Elle dut se résoudre à mettre au point certaines techniques comme l’emboutissage de la tôle effective au début des années 30 et du moulage “en coquille” d’alliages d’aluminium ou de matériaux de synthèse, comme la Bakélite. 

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A l’intérieur du train pensé par Dreyfus. D.R

Le streamline est la parfaite démonstration d’un discours cohérent entre forme, matériaux et moyens techniques. Quand intervient la grande série, voire la production de masse comme c’est le cas pour les objets ménagers, la mécanisation devient indispensable. Le streamline démontrait à l’époque la nécessité d’aller au devant de l’exigence formelle. En principe, le design d’un objet se plie aux possibilité technologiques du moment. L’équilibre a été rapidement trouvé et cette évolution technique se retrouve surtout dans un secteur industriel précis : celui de l’automobile.

En montant tous les jours dans sa voiture, l’américain moyen doit pouvoir imaginer qu’il part en vacances toute l’année” – Harley J. Earl

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Norman Bel Geddes, 1933, D.R

En montant tous les jours dans sa voiture, l’américain moyen doit pouvoir imaginer qu’il part en vacances toute l’année” disait Harley J. Earl. À Détroit, il fondera le premier service de style intégré : le studio Art and Color de la General Motors. C’était en 1927, l’année où la Ford T atteignait le crépuscule de sa carrière. Le moyen de transport basique à usage universel et sa conception utilitariste semblait appartenir à un autre temps.

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Harley J. Earl, le premier designer automobile, D.R

On lui avait confié pour mission de transposer aux modèles de grande série de General Motors le style aguicheur des voitures de prestige fabriquées à l’unité. Pendant trente ans, il allait s’efforcer d’appliquer ce principe-clé en se réinterprètent constamment pour mieux stimuler un marché intérieur parvenu à saturation. 

Le Corbusier affirmait que “tout ce qui est fonctionnel est beau”; Harley Earl devait penser exactement le contraire. Ce maître du styling n’a jamais eu d’autre ambition que de privilégier la forme pour stimuler le désir du client. 

Earl débutait avec son père à Hollywood où il avait acquis une certaine renommée en réalisant des carrosseries spéciales pour les stars du muet. À Détroit il allait appliquer sa culture californienne, tournée vers la recherche du bien-être et du plaisir matériel au service de la grande industrie.

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La Buick Y-Job , le premier concept-car au monde deviendra l’auto personnelle d’Harley J. Earl, D.R

On se souviendra de la Buick Y-Job comme  le premier concept car de l’histoire automobile. Exposée dans des salons automobiles, la Y-Job a pour unique objectif de déterminer si le public est prêt à accueillir les lignes du futur. 

En 1937 la division Art & Color se renomme GM Styling Section et Earl est promu vice-président de la General Motors. La Y-Job en sera le premier fruit. Avec l’exubérante Buick Le Sabre, il flattait l’Amérique entière. Celui qu’on considère comme le père de l’automobile américaine moderne reste un inconnu de la grande histoire automobile. Harley J. Earl a pourtant régné sur Detroit pendant trois décennies décisives, donnant un second souffle au streamline.

A.M

 

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