Parmi les champs d’orge en terrasse du Yunnan, une nuit au Songtsam Benzilan

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07JUIN. 2026

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Parmi les champs d’orge en terrasse du Yunnan, une nuit au Songtsam Benzilan

07 JUIN . 2026

Écrit par pierre gunther

Sur les rives du Yangtsé, des champs d’orge et de cerisiers dévalent les terrasses d’une étroite vallée fertile, où un hameau d’une cinquantaine d’habitants et de quelques fermes abrite un refuge presque invisible, le Songtsam Benzilan, de 12 chambres seulement. Un décor pastoral où randonner, visiter des temples et décompresser.

L'hôtel Songtsam Benzilan Lodge © Pierre Gunther

L’hôtel Songtsam Benzilan Lodge © Pierre Gunther

 

Plantons le décor 

Depuis Shangri-La la tibétaine, il faut deux bonnes heures pour atteindre Benzilan, ville discrète alanguie le long du Yangtzé. Nous sommes au nord-ouest du Yunnan, dans une zone qui regroupe dans un mouchoir de poche les trois grands fleuves d’Asie, le Yangtze, le Mékong et le Salouen. Ici, ces cours d’eau mythiques s’écoulent en parallèle, dans des gorges qui atteignent 3000 m de profondeur, ceinturées de pics enneigés qui touchent le ciel à plus de 6000 mètres d’altitude. À l’approche de Benzilan, le paysage est vertigineux, les montagnes brutes, imposantes, coupées par la route comme une balafre. Elles sont tour à tour jaunes, desséchées, puis plantées de pins secs. Au détour de la route, le Yangtsé apparaît, ici baptisé Jinsha Jiang, couleur de glacier, et l’on quitte la voie principale pour un chemin quasi-forestier, qui grimpe vers le hameau où se trouve le Songtsam Benzilan, un hôtel qui appartient à la collection singulière Songtsam fondée par l’entrepreneur tibétain Baima Duoji. 

La vue sur la vallée depuis l'hôtel Songtsam Benzilan Lodge © Pierre Gunther

La vue sur la vallée depuis l’hôtel Songtsam Benzilan Lodge © Pierre Gunther

Après Shangri-La et ses cohortes de touristes, cet endroit a comme un air de paradis pour une retraite bien-être. On arrive à l’hôtel et la transition vers une autre temporalité est palpable. C’est paisible, deux bassins en pierre et une cascade qui glougloute nous accueillent. Du lierre, de la vigne vierge et de la liane de jade noir cachent complètement la façade, les parcelles autour de nous sont plantées d’orge, un trou dans la terrasse laisse passer le tronc d’un arbre. Petite Arcadie chinoise où les paysans des fermes alentours diffusent des cris d’oiseau enregistrés pour effrayer les étourneaux qui viennent grignoter leurs cerises.

Le potager et l'hôtel Songtsam Benzilan Lodge © Pierre Gunther

Le potager et l’hôtel Songtsam Benzilan Lodge © Pierre Gunther

 

Une auberge à la campagne

Un temple sur un promontoire face à l’hôtel de montagne veille sur cette vallée luxuriante. On a l’impression de pénétrer dans une auberge traditionnelle, ou une chambre d’hôte qui existerait depuis un siècle. Le manager nous reçoit avec un grand sourire, sans parler. Il maîtrise mal l’anglais, comme une bonne partie de l’équipe, mais leur sens du service et leur obligeance compensent mille fois ces quelques situations cocasses qui ajoutent du sel à un voyage aux marges du monde. Dans le modeste lobby décoré de tissus traditionnels, on nous remet des chaussons confortables qui nous accompagneront tout au long du séjour. Les marches décorées de cuivre martelé qui mènent aux chambres grincent, le plancher craque, on se sent invité dans une maison de famille tibétaine.

Dans cette région frontière entre le Yunnan et le Sichuan, la culture est bien tibétaine. Nous sommes dans l’ancienne région du Kham, où Benzilan était un carrefour commercial important le long de la Route du Thé et des Chevaux, qui portait les galettes de thé de Pu’er jusqu’à Lhassa. Cette histoire se retrouve en partie dans les objets d’artisanat admirables qui décorent les parties communes et les chambres : cuivre martelé utilisé pour les marque-pages, dessous de verre et bassins des lavabos, bols en bois tournés… Et aussi dans la cuisine où les produits locaux sont à l’honneur : tsampa et thé beurré au petit-déjeuner, yack séché, biscuit à l’orge et pastèque au tea time, champignons des bois et légumes du potager au dîner. 

 

Et les chambres ? 

Un bol de cerises attend le voyageur sur la table basse, à côté d’une théière et deux bols. Une frise en bois décore la moitié inférieure des 12 chambres, la salle de bain est cosy, le sol en ardoise, le lit gigantesque, les fenêtres ouvrent sur le temple et son ornées de jolis vitraux aux couleurs primaires. L’une des clés au deuxième étage possède une charmante terrasse, tandis qu’au troisième, une terrasse commune aménagée permet d’observer les étoiles la nuit lors des insomnies provoquées par le décalage horaire. La Voie Lactée est resplendissante, le lieu isolé à 1900 mètres d’altitude offre un spectacle nocturne grandiose.

Au petit matin, on ouvre ses fenêtres et l’on aperçoit de la fumée qui s’élève depuis le temple de poche qui domine la vue. Un petit vieux s’y rend chaque matin pour brûler des branches de genévrier en offrande, tandis que ses camarades tournent autour de la structure blanche garnie de drapeaux de prière qui abrite l’effigie de Guru Rimpoche, sage qui importa le bouddhisme au Tibet depuis l’Inde. Chacun déambule à son allure et papote, en déposant un caillou à chaque tour de sa chora (circumambulation) pour ne pas perdre le compte. 

Petit déjeuner © Pierre Gunther

Petit déjeuner © Pierre Gunther

 

Une table d’hôte à la ferme

Il suffit de s’installer sur la terrasse pour dîner au rythme du vent dans les feuilles, du tintement irrégulier des cloches accrochées au cou des yacks et du murmure de l’eau qui file dans les rigoles. Ici, pas de folklore reconstitué. Devant soi, de vraies fermes habitées, des potagers vivants, des roses trémières et des champs qui continuent leur vie pendant que l’on passe à table. Le jardin biologique de l’hôtel fournit tomates, choux, herbes fraîches et une partie des légumes servis chaque jour. Le soir, les assiettes arrivent généreuses. Brochettes de yack grillé, porc croustillant relevé de piment, légumes rôtis, poêlée d’asperges vertes craquantes aux morilles, liangfen de haricot nappé de sauce soja, sans oublier une soupe blanche et crémeuse au yack, enrichie de larges feuilles vertes du potager. Le tout escorté d’une bière locale, tandis que la lumière baisse sur les cimes. La nuit retombe, enveloppante, et l’on réalise que le véritable luxe ici est cette sensation d’avoir, l’espace de quelques jours, ralenti au rythme d’un autre monde.

 

Découvrir les traditions tibétaines

La simplicité de la vie rurale nous infuse et nous calme. Notre guide, Ring, nous propose de prendre la voiture et d’aller en ville, nous préférons nous promener dans le hameau. Le long de la route principale s’alignent quelques fermes, aux fenêtres ouvragées peintes à la tibétaine, avec une grange ouverte attenante où sèche l’orge et les fanes de carottes pour nourrir les vaches qui se baladent en liberté dans le village, leur cloche tintant autour du cou. Plus haut, un ruisseau actionne un moulin à prières hydraulique, et juste au-dessus un moulin à moudre la tsampa, la farine d’orge grillée à la base de l’alimentation tibétaine. Un petit temple voisin sert de lieu de prière de quartier. Ses tapisseries sacrées affichées au mur, les tangkas, sont cachées par des tissus jaunes fleuris. Ring nous explique que la fumée de l’encens et des lampes à beurre de yack les abimerait.

Comment occuper ses journées à Benzilan ? On pourra grimper à l’assaut des pentes pour admirer les rhododendrons en fleurs, visiter le monastère de Sumtseling créé en 1679 et admirer ses statues de Bouddha et Maitreya de 7 et 10 mètres de hauteur. Ce matin, plutôt que de s’initier à la peinture sur bols en bois laqué ou à la poterie noire, les chemins nous emmènent gravir le massif qui sépare le lit du Yangtsé de celui du Mékong. La randonnée d’une heure trente débute depuis le charmant village de Niding, où les fermes ont parfois près de 200 ans. Ici, les paysans vivent de l’élevage, cultivent leurs potagers et récoltent les morilles, les cèpes, les champignons matsutakes et les cordyceps dans les alpages au printemps. Cette chenille infectée par un champignon et réputée dans la médecine chinoise traditionnelle se vend plus cher que l’or.

Le chemin serpente entre les chênes de l’Himalaya, les pins et les rhododendrons, on traverse des torrents sur des ponts en bois glissants, et l’on admire les rayons du soleil qui percent à travers les feuillages et laissent des tâches de lumières sur les rochers couverts d’une mousse épaisse, qui pourraient servir d’oreiller. Arrivés à destination, la vue porte jusqu’à la chaîne de montagne du Balagezong, 6000 mètres, brillante de neige et de glaciers. Son plus haut sommet est appelé par les locaux le « stupa naturel » à cause de sa forme exacte de pyramide. L’équipe de l’hôtel Songtsam a dressé pendant notre marche une table de déjeuner au bord d’un ruisseau, et l’on se régale de deux bouillons parfumés dans lesquels cuisent viande de yak, légumes, champignons et herbes savoureuses, sous l’œil attentif des troupeaux qui paissent plus loin derrière les arbres.

© Pierre Gunther

© Pierre Gunther

 

De la vigne des montagnes et du Mékong

À 2 heures de lacets de l’hôtel, une fois admiré le Khawa Karpo qui culmine à 6740 m., le plus haut pic du Yunnan, jamais gravi, une autre curiosité inattendue attend le voyageur : des vignobles accrochés à la montagne, comme suspendus entre ciel et fleuves. Dans cette région des « trois rivières parallèles », la vigne pousse à contre-courant des idées reçues. On grimpe jusqu’à 2100 mètres pour découvrir les premières parcelles de cabernet sauvignon, merlot et cabernet franc cultivées par Songtsam, puis encore plus haut, jusqu’à 2700 mètres, où le chardonnay s’épanouit dans un air vif et d’une sécheresse minérale. On ne le récolte que fin novembre. Le vent, omniprésent, balaie les rangs et protège naturellement les raisins des maladies. Il est au cœur des croyances locales : à Yunling, « le lieu où le vent souffle fort », les habitants racontent qu’un chant ancien permettait autrefois d’appeler les bourrasques pour sécher les récoltes de blé.

Les vignes de Yunling © Pierre Gunther

Les vignes de Yunling © Pierre Gunther

Cette tradition viticole remonte à la fin du XIXe siècle, quand des missionnaires français s’établirent dans la région et commencèrent à cultiver la vigne pour produire le vin de messe de l’église de Cizhong, où l’on peut encore aujourd’hui assister à l’office en tibétain. 

Les vignes, irriguées deux fois par an grâce à l’eau des glaciers, donnent peu. Environ 80 villageois travaillent ces terres abruptes, perpétuant une agriculture de montagne où toute mécanisation à grande échelle est impossible. La visite des 16 hectares de Yunling se fait lentement, le long des canaux d’irrigation, entre les ceps et les arbres, avec en toile de fond les sommets enneigés et les méandres du Mékong au loin. Une salle de dégustation permet de prolonger l’expérience sur place, mais c’est réellement dans le village de Cizhong (45 mn) que l’on peut visiter la Songtsam Cizhong Winery, le chai ultra-moderne du domaine équipé de cuves inox rutilantes, de jarres en argile et d’un pressoir sans oxygène importé d’Italie… 

Le chai Songtsam à Cizhong © Pierre Gunther

Le chai Songtsam à Cizhong © Pierre Gunther

Quand la route redescend vers la vallée, on se surprend à regarder une dernière fois les terrasses d’orge, avec la sensation d’avoir plongé dans un autre monde.

Songtsam Benzilan Lodge
12 chambres
Bieren Village, Benzilan Town, Deqin County, Diqing Tibetan Autonomous Prefecture, Chine
Site officiel de l’établissement

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