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Le Roussillon côté mer, une frontière oubliée entre France et Catalogne
07 SEPTEMBRE . 2026
Il existe, dans le sud du Roussillon, une bande de littoral qui, malgré ses nombreux trésors, continue de passer inaperçue. Les Hardis vous emmènent sur la côte Vermeille, à la rencontre de ses artistes, de ses vignerons et de ses saleurs d'anchois.

Collioure © Maria Lupan
Passés les Albères, derniers contreforts des Pyrénées-Orientales, les reliefs tombent sans transition dans le golfe du Lion. Serpentant sans vertige de corniches en criques et de vignobles suspendus en villages catalans, la côte Vermeille ne fait qu’une vingtaine de kilomètres. Elle n’en demeure pas moins un spectaculaire condensé des savoir-faire du Roussillon ! Peintres, sculpteurs, viticulteurs et saleurs de poisson, des hommes et des femmes inspirés ont su, au cours du siècle et demi passé, mettre en valeur les richesses naturelles de ce dernier bastion français avant l’Espagne.
Collioure, un atelier de la couleur
Tout commence le 16 mai 1905, lorsque Henri Matisse, lassé de la lumière parisienne et en quête de renouveau artistique, débarque à Collioure. Le petit port catalan et son fort, cerné de vignes en escalier et dominé par son fameux clocher planté dans l’eau, le saisit d’emblée ! C’est ici même qu’il se libère peu à peu de la forme pour laisser toute la place aux couleurs. Début juillet, André Derain, alors âgé de vingt-cinq ans, le rejoint. Les deux hommes se mettent à travailler en plein air, presque fébrilement. Derain remonte à la capitale deux mois plus tard avec une trentaine de toiles, bientôt suivi par Matisse, lui aussi les valises pleines d’aquarelles et de carnets. Les travaux présentés par les deux hommes au Salon d’automne n’ont pas l’effet escompté. Ils provoquent même un scandale : les couleurs très vives, pures et violentes, loin du réalisme habituel, choquent. Moqueur, un critique d’art les qualifie de « fauves ». Le mot restera. Le fauvisme vient de naître !

Collioure © Jacques Dillies
En empruntant, du faubourg du Moulin à la plage, le chemin du Fauvisme, on aura l’occasion d’apprécier les sites iconiques où ces tableaux ont été peints. En tout, une soixantaine de reproductions ont été installées le long de l’itinéraire. L’exercice est assez troublant tant l’image séculaire et le réel d’aujourd’hui se ressemblent. La lumière n’a pas changé, les barques sont les mêmes, tout comme la façon qu’a la mer de virer au rose en fin d’après-midi. En comparant les toiles au paysage, on saisit d’emblée ce que Derain voulait dire en parlant des couleurs comme de bâtons de dynamite.
Collioure ne vit pas que de peinture. Dans les ruelles derrière le port, deux maisons perpétuent la traditionnelle salaison de l’anchois. La maison Roque, fondée en 1870, et la maison Desclaux fondée en 1903, utilisent la même méthode depuis leurs origines : mise en saumure dans des fûts, maturation de plusieurs mois et filetage à la main. La visite de ces deux ateliers permet de saisir combien ce petit poisson bleu pêché au large a permis de faire vivre le village avant que le tourisme ne prenne le relais. Si l’appellation protégée, qui doit un jour sanctuariser ce savoir-faire, n’a pas encore, à ce jour, été décernée à la méthode, la dégustation – en filets à l’huile ou entiers dessalés – accompagnée d’un verre de collioure blanc bien frais n’en demeure pas moins un vivifiant moment d’épicurisme !
Entre vignes suspendues de Banyuls-sur-Mer
Trois kilomètres plus loin, la route quitte Collioure et grimpe entre les vignobles en terrasses. Sur des pentes qui dépassent par endroits 50 % de déclivité, les ceps de grenache sont retenus par des murets de pierre sèche, les ingénieux peus de gall (« pieds de coq » en catalan), qui permettent de canaliser les eaux de pluie tout en maintenant les terrasses de culture intactes. Ici, rien n’est mécanisable, tant et si bien que les vendanges se font encore à la main et que la production est tout sauf industrielle. Deux vins naissent de ces terres en équilibre au-dessus de la mer : le collioure, sec, et le banyuls, vin doux naturel obtenu par mutage. Cette technique, mise au point au XIIIe siècle par un médecin de Montpellier, consiste à stopper la fermentation par un ajout d’alcool pour préserver le sucre naturel du raisin. Au total, ce sont une trentaine de vignerons indépendants et deux ou trois caves coopératives qui font vivre ce vignoble, le plus méridional de France. Faites l’expérience du mariage d’un banyuls ambré à un chocolat noir, ou alors de celui d’un collioure blanc, iodé, à des anchois marinés. Plaisir garanti !

Les vignes de Banyuls © DR
Banyuls, c’est aussi le village natal d’Aristide Maillol, né en 1861. L’homme, qui a longtemps peint et tissé avant de se consacrer à la sculpture, a laissé sept œuvres en plein air dans les rues du village. Jetez donc un œil à la Jeune fille allongée, célébration tout en courbes du corps féminin, à la beauté intemporelle. C’est à la Métairie, une ferme nichée dans la vallée de la Roume où Maillol travaillait et passait ses hivers, que le pèlerinage commence vraiment. On y trouve un musée consacré à son œuvre, mais aussi, dans le jardin, sa tombe, surmontée de sa sculpture La Méditerranée, probablement la plus emblématique de toutes. André Gide déclara à son propos : « Elle est belle, elle ne signifie rien, c’est une œuvre silencieuse ». Pour accéder au musée, empruntez le sentier baptisé « Dans les pas d’Aristide », qui traverse le cap d’Osna et ses criques. Cette simple balade permet de comprendre d’un coup d’œil d’où viennent les lignes pleines et le calme infini de ses bronzes.
Les soirées à Collioure sont animées – la fête votive du 14 au 18 août est certainement la plus iconique – et vous aurez certainement l’occasion de partager une cargolade dans le vieux centre. Ces escargots petits-gris, grillés en cercle sur un feu de sarments de vigne, sont arrosés d’une persillade et accompagnés de tartines à l’aïoli. Le plat, né des ramassages paysans après la pluie, reste LE grand rituel du Roussillon !
Cerbère, la gare qui regardait deux mondes
Une fois de plus, la route grimpe puis redescend. Cerbère. Dernier village avant l’Espagne. C’est exclusivement par le rail que l’on atteignait son vieux centre jadis. Sa gare, inaugurée en 1878, doit ses colossales dimensions (trente hectares, cinq voies, trois quais, un triage immense) à un accident de l’histoire ferroviaire. Les rails espagnols étant plus larges que les français (d’une vingtaine de centimètres, c’est toujours le cas), pendant près d’un siècle, toute marchandise franchissant la frontière devait être transbordée d’un wagon à l’autre… à la main. Un travail de fourmi qui a occupé des générations de « transbordeuses », des femmes le plus souvent, qui ont déplacé quantités de caisses d’oranges et de sacs de charbon d’un train à l’autre. En 1906 eut d’ailleurs lieu, lorsque nombre de ces travailleuses se couchèrent sur les voies pour réclamer de meilleures conditions, la toute première grève intégralement féminine de France.

Vue sur la gare de Cerbere © Jordi Verdugo
Cette frontière n’a pas eu qu’un rôle commercial. En février 1939, des dizaines de milliers de républicains espagnols l’ont ainsi franchie, à pied, pour fuir la victoire de Franco. Un épisode historique baptisé la Retirada. Un an et demi plus tard, en septembre 1940, c’est un philosophe allemand en fuite, Walter Benjamin, qui grimpe le même col dans l’autre sens, espérant rejoindre l’Amérique via l’Espagne. Lorsqu’il arrive à Portbou, côté espagnol, on lui annonce que, même s’il poursuit sa route, son visa de transit ne sera pas reconnu et qu’il sera renvoyé en France. Il meurt cette nuit-là. En 1994, l’artiste israélien Dani Karavan lui consacre, au bord de la falaise du cimetière de Portbou, un mémorial en acier baptisé Passages. Il s’agit d’un corridor qui s’enfonce vers la mer, jusqu’au bord de la falaise, provoquant chez le spectateur un vertige lourd de sens. Il est possible de suivre ce chemin depuis Banyuls, à pied, via un sentier balisé qui porte le nom du philosophe.
Cerbère abrite aussi la trace d’une époque plus légère. Celle des voyageurs en escale, forcés de rester là une ou deux nuits, le temps du changement d’essieux ou d’un visa. Pour les accueillir, un patron de buffet de gare fit bâtir, entre 1928 et 1932, un hôtel en forme de paquebot échoué. Coursives arrondies, toit-terrasse en pont supérieur, cheminée sans fumée : le Belvédère du Rayon Vert, œuvre de l’architecte perpignanais Léon Baille, abritait en son temps un casino, un théâtre et un court de tennis… sur le toit ! Désaffecté puis classé monument historique, sa silhouette Art déco vaguement décadente domine toujours l’entrée du village.
Le sentier littoral est une conclusion idéale à cette flânerie sur la Côte Vermeille. Il vous mènera jusqu’à l’extrémité sud du territoire français, que termine dans l’eau, tout en donnant à voir les premières crêtes espagnoles, là où d’autres aventures restent à vivre.
Bon à savoir :
Les ateliers Roque et Desclaux se visitent gratuitement à Collioure
Le musée Maillol de Banyuls ferme le lundi
Comptez une bonne matinée pour le sentier Walter-Benjamin entre Banyuls et Portbou (chaussures de marche indispensables)