Cinéma & Séries
Les plus beaux cinémas indépendants de Paris
30 OCTOBRE . 2026
Paris conserve quelques salles de cinéma au charme désuet qui résistent tant bien que mal à l’uniformisation moderne des grands groupes. On s’y plaît à redécouvrir les grands classiques et quelques incongruités artistiques, ticket en papier à la main. De Barbès aux Grands Boulevards, jusqu’au Quartier Latin, neuf adresses pour raconter un siècle de passion parisienne pour le grand écran.
Paris a compté jusqu’à 400 cinémas. Il reste aujourd’hui une poignée de salles indépendantes, de véritables miraculées, sauvées par des riverains, des cinéphiles ou la Ville (certains des plus beaux hôtels du monde ont également pris le pli pour les amoureux du cinéma).
Dès les années 1920, portées par le succès du cinématographe, les salles s’ouvrent dans chaque quartier, souvent dans d’anciens théâtres reconvertis. La séance est alors un véritable spectacle : avant la projection du grand film, les chanteurs, les comiques et les prestidigitateurs se succèdent sur scène. Au temps du muet, un orchestre accompagne les images, jusque dans les plus modestes salles de quartier.
Le système est d’ailleurs très hiérarchisé. Les nouveautés sont réservées à quelques prestigieuses salles d’exclusivité, sur les Champs-Élysées et les Grands Boulevards. Les cinémas de quartier, classés A, B ou C, ne reprennent les films que des semaines, voire des mois plus tard, mais pour un billet deux à trois fois moins cher. En 1923, voir Robin des Bois coûtait ainsi 1,50 franc (1,60 euros aujourd’hui) dans un cinéma de quartier, contre jusqu’à 15 francs (16 euros) en exclusivité.
Dans les années 1940, l’Occupation n’éteint pas l’appétit du public, malgré le couvre-feu et les coupures d’électricité, les écrans vivent de reprises, de films français et de productions allemandes. À la Libération, tout le cinéma américain resté invisible pendant la guerre déferle sur Paris. C’est l’apogée. Au début des années 1950, la capitale compte des centaines de salles, dont une quarantaine d’exclusivité. Chaque cinéma de quartier cultive sa spécialité, le kung-fu au Trianon, les films égyptiens au Barbès-Palace, les vampires au Brady ou le western au Bikini.
Le déclin commence dans les années 1960. La télévision vide les salles vétustes, et leurs propriétaires les découpent en petits écrans ou les cèdent à des promoteurs. Les salles deviennent des commerces. Dans les années 80, 150 cinémas ferment définitivement.
Depuis, les salles de quartier renaissent. Le Champo, le Louxor et le Saint-Germain-des-Prés en sont des exemples récents. Face aux multiplexes et aux plateformes, elles misent sur ce qu’aucun écran domestique n’offre : un lieu chargé d’histoire, une programmation exigeante et l’émotion d’une salle pleine.

Les plus beaux cinémas indépendants de Paris © Le Grand Rex
Le Grand Rex, le palais des rêves
Le Grand Rex est le plus grand cinéma de Paris, et sans doute le plus fou. Le 8 décembre 1932, 3 300 invités en tenue de gala inaugurent ce qui est alors la plus grande salle d’Europe. Son fondateur, Jacques Haïk, est l’homme qui a révélé Chaplin aux Français et lui a donné le nom de Charlot.
À l’intérieur, la grande salle reproduit une ville méditerranéenne nocturne avec ses palmiers et ses minarets sous une voûte constellée d’étoiles. Au soir de l’ouverture, 80 ouvreurs en gants blancs accueillent le public. Le sous-sol abrite même une infirmerie, un poste de police et un chenil.

Le Grand Rex, le palais des rêves © timexplorerfromparis
Le Rex a tout traversé : réquisitionné par l’occupant, centre d’accueil des prisonniers rapatriés en 1945, puis inscrit aux monuments historiques en 1981. Il n’a jamais coupé sa grande salle en petits écrans, et c’est ce pari qui fait sa gloire aujourd’hui.
Pour ses 90 ans, la façade a retrouvé ses couleurs champagne et crème d’origine, et l’enseigne rotative REX, la seule de Paris, a regagné le toit. Le hall rénové à l’été 2025 renoue avec l’Art déco, tout en albâtre rétroéclairé et bar en laiton martelé.
Le plus ? Les noctambules se presseront au Rex Club, QG de la musique électro depuis 1988.
1, boulevard Poissonnière, 2e arrondissement
Le Louxor, temple égyptien à Barbès
Avec ses colonnes en forme de lotus, ses disques ailés et ses mosaïques multicolores signées Gentil et Bourdet, le Louxor possède la façade de cinéma la plus exotique de Paris. Conçu par l’architecte Henri Zipcy, il ouvre en 1921, en pleine égyptomanie, un an avant la découverte du tombeau de Toutânkhamon.
À son apogée, la salle accueillait près de 1 000 spectateurs par séance et plus de 700 000 entrées par an, avec orchestre, acrobates et magiciens avant le film. Plus tard, elle a fait découvrir aux Parisiens les cinémas indien, égyptien et maghrébin, portés par les communautés immigrées du quartier.

Le Louxor, temple égyptien à Barbès © Ville de Paris
Dans les années 1980, le Louxor devient une boîte de nuit, dont la célèbre Mégatown, puis sombre dans vingt ans d’abandon. La mobilisation des riverains, menée par l’association Les Amis du Louxor, pousse la Ville à le racheter en 2003. Restauré, il rouvre en avril 2013 comme cinéma d’art et d’essai. L’architecte Philippe Pumain a préservé les 14 mètres de hauteur de la grande salle en creusant les deux nouvelles dans les anciennes caves.
Le plus ? Ne manquez pas les cycles consacrés aux cinémas du Sud.
170, boulevard de Magenta, 10e arrondissement
Le Max Linder Panorama, l’écran des grands formats
Presque en face du Grand Rex, son rival historique, le Max Linder est le paradis des amateurs de grand spectacle. La salle porte le nom de Max Linder, dandy du muet et première star mondiale de l’écran, qui en fit son cinéma après la Grande Guerre. Chaplin lui-même le considérait comme son maître.

La salle du Max Linder © DR
En 1984, une bande de cinéphiles, déjà sauveurs de l’Escurial, rachète la salle et la reconstruit entièrement. Le résultat : 550 places sur trois niveaux, des murs d’un noir absolu pour éliminer tout reflet, un son d’exception et un écran incurvé de 18 mètres, l’un des plus grands de Paris.
24, boulevard Poissonnière, 9e arrondissement
Le Studio 28, la fronde de Montmartre
Ouvert en 1928 par Jean-Placide Mauclaire sur la pente de la rue Tholozé, sous le Moulin de la Galette, le Studio 28 fut la première salle d’avant-garde de la rive droite. Buñuel, Cocteau et les surréalistes en firent leur repaire. En 1950, Cocteau dessina pour elle des lustres ornés de visages, toujours en place.

Le Studio 28, la fronde de Montmartre © Studio 28
En décembre 1930, la projection de L’Âge d’or de Buñuel provoque l’attaque de militants d’extrême droite : écran lacéré, œuvres surréalistes détruites, le film est interdit pendant cinquante ans. Ruiné, Mauclaire doit vendre, mais la salle garde son esprit frondeur.
En 2000, Jean-Pierre Jeunet y tourne la scène où Amélie Poulain se retourne vers les spectateurs. Depuis, les admirateurs du film viennent du monde entier découvrir la salle rouge et or.
Le plus ? Arrivez une demi-heure avant votre séance pour profiter d’un verre au jardin-bar.
10, rue Tholozé, 18e arrondissement
Le Champo, la salle au périscope
À l’angle de la rue Champollion, le Champo ouvre le 22 juin 1938 à la place d’une ancienne librairie. Son public étudiant se forge vite une réputation d’indépendance, et François Truffaut y aurait passé des journées entières.
Sa particularité tient à un incendie de 1941. La cabine de projection, trop petite pour être refaite aux normes, est déplacée au-dessus de l’écran. Un système de périscopes conduit alors l’image jusqu’à un miroir au fond de la salle, qui la renvoie sur l’écran. Ce dispositif unique a fonctionné jusqu’à fin 2012, avant l’arrivée du numérique.

Le Champo, la salle au périscope © DR
Menacé de disparition en 1999, le cinéma est sauvé par plus de 2 000 signatures, dont celles de Chabrol, Klapisch et Isabelle Huppert, et par l’intervention de la Ville. Il est inscrit aux monuments historiques en avril 2000.
Le plus ? Son hall est dédié à Jacques Tati, avec la silhouette lumineuse de M. Hulot.
51, rue des Écoles, 5e arrondissement
Le Christine Cinéma Club, le sanctuaire des classiques
Le préféré de la rédaction. Derrière une porte d’époque Louis XIV inscrite aux monuments historiques se cache l’un des hauts lieux de la cinéphilie mondiale. Ouvert en 1973 sous le nom de Studios Christine, repris l’année suivante par les cinémas Action, il a nourri des générations d’étudiants de vieux films américains. En 1986, sa reprise de The Shop Around the Corner de Lubitsch attire 130 000 spectateurs.

Le Christine Cinéma Club, le sanctuaire des classiques © DR
La salle appartient aujourd’hui à Paris Cinéma Club, la société de Ronald Chammah (marié à Isabelle Huppert), et c’est son fils Lorenzo qui signe la programmation. Les deux salles rénovées alternent copies restaurées, rétrospectives et nuits thématiques. James Ellroy compte parmi les habitués, et Damien Chazelle dit y avoir fait son éducation de cinéphile. La carte fidélité du club est rentabilisée à une vitesse fulgurante par les habitués !
La rue elle-même a une histoire : Gertrude Stein vécut ses dernières années au numéro 5, et Picasso peignit Guernica à deux pas, rue des Grands-Augustins.
Le plus ? Les séances de minuit du week-end en salle 1.
4, rue Christine, 6e arrondissement
Le Studio Galande, Time Warp
C’est le seul cinéma de Paris où il est de bon ton de rentrer avec du riz et de l’eau. Chaque week-end depuis 1978, le Studio Galande projette The Rocky Horror Picture Show. La salle se présente comme le dernier cinéma d’Europe à proposer une séance animée chaque semaine.
Ouverte le 11 janvier 1973 dans une cave du Quartier latin, la salle unique est tenue depuis 1988 par la famille Béruchet. Les projectionnistes y font carrière de père en fils. Le vendredi, la troupe bénévole des Panic’Babies rejoue le film devant l’écran, le samedi ce sont les Time Slips : on chante, on danse le Time Warp et on lance le riz au moment du mariage.

Le Studio Galande, Time Warp © DR
Le reste de la semaine, l’affiche fait la part belle aux auteurs en version originale, de Lynch à Justine Triet.
Le plus ? Le bas-relief du XIVe siècle au-dessus de la sortie de secours, inscrit aux monuments historiques en 1925 : une barque, deux rameurs et un personnage auréolé.
42, rue Galande, 5e arrondissement
Le Saint-Germain-des-Prés, phœnix chic de la Nouvelle Vague
Le 26 mars 1969, l’ancien cabaret du Bilboquet devient un cinéma, inauguré avec Z de Costa-Gavras. La salle devient un repère de la cinéphilie parisienne, avec Bresson, Truffaut et Antonioni à l’affiche. Elle change souvent de nom : Olympic Saint-Germain sous Frédéric Mitterrand à la fin des années 1970, puis Étoile Saint-Germain-des-Prés et Beau Regard.
En 2021, elle devient le Silencio des Prés, annexe du club privé imaginé par David Lynch. La parenthèse se referme fin 2024 : un collectif de neuf passionnés rachète le lieu pour lui rendre sa vocation d’art et d’essai, avec le soutien de Chanel, du CNC et de la Région Île-de-France.

Le Saint-Germain-des-Prés, phœnix chic de la Nouvelle Vague © DR
L’architecte d’intérieur Fabrizio Casiraghi a choisi la sobriété : murs crème, sol bleu nuit, une seule affiche, celle de L’Année dernière à Marienbad. L’unique salle compte 208 places. Sous la direction de Mathilde Lamour, la programmation défend les films fragiles et peu exposés.
Le plus ? Le speakeasy caché derrière l’écran, qui se soulève à la fin de la séance.
22, rue Guillaume-Apollinaire, 6e arrondissement
L’Archipel, de café-concert à cinéma musical
L’Archipel a eu plus de vies qu’un chat. En 1893, c’est un café-concert nommé la Ville Japonaise, où le jeune Maurice Chevalier fait ses débuts dans une ambiance assez peu recommandable. En 1907, le chansonnier engagé Montéhus, auteur de La Butte Rouge, le rachète et le rebaptise le Pilori. Ses satires visent si bien Clemenceau que celui-ci fait fermer la salle en 1909.
En 1912, Georges Lordier en fait le Paris-Ciné, nom qu’il gardera près de 90 ans. La salle traverse le parlant, les secondes exclusivités, les westerns, le karaté puis les films pour adultes. En 1997, Pierre Dyens rachète les deux salles en piteux état et les rénove entièrement : elles rouvrent en 2001 sous le nom d’Archipel.

L’Archipel, de café-concert à cinéma musical © DR
Devenu cinéma d’art et d’essai, l’Archipel a fait de la musique sa signature. La salle du rez-de-chaussée accueille films musicaux, concerts et ciné-concerts, tandis que le sous-sol reste dédié au cinéma.
Le plus ? Les films consacrés à la musique et les séances autour des bandes originales.
17, boulevard de Strasbourg, 10e arrondissement