Parfums
Dans les coulisses de la maison de parfumerie de Marc-Antoine Barrois
04 NOVEMBRE . 2026
Il habillait les hommes sur mesure, rue du Faubourg-Saint-Honoré. Dix ans après son premier flacon, Marc-Antoine Barrois est devenu l'un des noms les plus enviables de la parfumerie de niche, sans service marketing, sans grand groupe et (presque) sans publicité.
Dans l’histoire récente de la parfumerie de niche, rares sont les maisons ayant ravit les cœurs difficiles des clients à l’exigence extrême. Signature olfactive, marque d’identité, gage de caractère, le parfum revêt un sérieux tout particulier pour ses amateurs qui voit en lui un reflet de personnalité autant qu’un bijou d’apparat impalpable. En 2016, Marc-Antoine Barrois envoie un parfum confidentiel à ses meilleurs clients. En 2026, ses flacons cubiques se vendent dans 500 points de vente, de Paris à New York en passant par Riyad. Retour sur une success-story qui raconte, à elle seule, tout ce qui fait le charme et la force de la niche.
Il était un couturier
Fin 2015, Paris se vide de ses visiteurs étrangers. Rue du Faubourg-Saint-Honoré, où il habille depuis 2009 une clientèle d’hommes venus des quatre coins du monde, Marc-Antoine Barrois voit les rendez-vous s’espacer. Il cherche alors un moyen de rester présent auprès de ceux qui ne viennent plus. Ce sera un parfum. Quoi de plus intime que d’habiller la peau ?

Marc-Antoine Barrois et Quentin Bisch © DR
Il lui fallait un complice. Un ami lui présente Quentin Bisch, parfumeur chez Givaudan, et les deux hommes s’entendent tout de suite, même s’ils ne parlent pas la même langue. Le couturier pense en croquis et en étoffes, le parfumeur en matières premières. Alors ils avancent note par note, jusqu’à ce que les souvenirs de l’un deviennent les accords de l’autre : la violette de Toulouse de l’enfance, les sillages des mentors, ces effluves masculines qui tiennent jusqu’au soir.
La constellation Barrois
Tout commence par B683. Un cuir épicé, poivré et safrané, posé sur le santal et le patchouli. Son nom croise l’astéroïde du Petit Prince et la date de naissance du couturier. Envoyé d’abord aux clients fidèles, puis vendu chez Colette, le flacon produit en petite quantité rencontre un succès inattendu.
La notoriété arrive avec Ganymede, en 2019. Toujours un cuir, mais lumineux cette fois : la mandarine vive et l’immortelle salée s’appuient sur un accord minéral, comme une roche frappée par le soleil. Le parfum reçoit en 2020 des prix de la Fragrance Foundation en France et au Royaume-Uni, et devient le best-seller de la maison.

Les flacons de B683 et Ganymede © DR
Viennent ensuite des créations plus originales. Encelade (2022) plonge la rhubarbe acidulée dans un cuir fumé, comme une jungle sur les flancs d’un volcan. Tilia (2024) quitte le cuir pour la fleur de tilleul et le jasmin, un été qui ne finit pas, devenu à son tour un best-seller. Aldebaran (2025) éclaire une tubéreuse lactée d’une pointe de paprika, adoucie par le maté et la fève tonka.
Les noms suivent un fil céleste : un astéroïde, deux lunes (Ganymède autour de Jupiter, Encelade autour de Saturne), une étoile rouge du Taureau. La maison range d’ailleurs ses parfums en deux familles, les planètes, denses et cuirées, et les étoiles, plus lumineuses. Tout fait sens dans cette galaxie odorante.
La bonne recette
Elle tient en quatre points immuables de la marque : un tandem sans intermédiaire. Tous les parfums de la maison sont signés Quentin Bisch, à partir d’une histoire imaginée par Marc-Antoine Barrois. Aucun service marketing ne s’interpose entre eux, ce qui explique la cohérence d’une collection construite sur dix ans avec un seul nez. Ensuite, l’objet en lui-même, ce flacon reconnaissable, un cube de 100 ml au verre épais et aux arêtes saillantes, produit par Stoelzle Masnières, avec des capots de Coverpla.

silhouette compacte évoque une pièce de joaillerie ou un presse papier de designer © Marc-Antoine Barrois
Sa silhouette compacte évoque une pièce de joaillerie ou un presse papier de designer (c’est d’ailleurs sa réutilisation la plus chic et désinvolte). Évidemment, son fil rouge : le cuir. La maison décrit ses parfums comme des fragments de mémoire, nés du cuir d’un attaché-case, des herbes d’une maison de campagne ou d’une forêt après la pluie. Et enfin sa fabrication raisonnée. La gamme est produite en circuit local et sans plastique, et formulée sans colorants, sans perturbateurs endocriniens ni filtres UV.
Pourquoi ça marche ?
Implantée en 2025 aux Émirats arabes unis et en Arabie saoudite, la maison y réalise un chiffre d’affaires trois fois supérieur à ses prévisions, un succès cohérent avec le goût de la région pour les cuirs, l’oud et les parfums à fort sillage. Après le Mexique, elle s’installe au Brésil et ouvre des corners en Chine. À New York, la boutique ouverte le 16 avril 2026 à SoHo mêle parfums, prêt-à-porter, bijoux et installations artistiques, à quelques pas de Chanel et d’Amouage. L’art fait aussi partie de la stratégie. Pour lancer Aldebaran, la maison a présenté à la Design Week de Milan 2025 une installation immersive conçue avec l’artiste Antoine Bouillot, récompensée du prix de la meilleure installation.

Le lancement d’Aldebaran à la Design Week de Milan 2025, une installation immersive conçue avec l’artiste Antoine Bouillot © Marc-Antoine Barrois
Mais au fond, qu’est-ce que la niche ? Il n’en existe aucune définition officielle, plutôt une façon de faire : des maisons indépendantes, qui privilégient la création à la logique de volume, travaillent des matières désirables en fortes concentrations, mettent souvent le nom du parfumeur en avant et ne se vendent que dans quelques adresses choisies. Faute de mieux, les panélistes la mesurent par le prix. En France, selon Circana (société américaine d’études de marché), les ventes de parfums de niche et de collection à plus de 175 euros ont bondi de 36 % en 2024, et celles des flacons à plus de 185 euros encore de 24 % en 2025, quand le marché total du parfum reculait de 3 %. Longtemps réservé à une poignée de collectionneurs, ce petit monde a changé de public avec TikTok. Le hashtag #PerfumeTok y cumulait déjà 5,4 milliards de vues en 2023, selon la Fragrance Foundation France, et la plateforme a hissé au rang de best-seller des parfums de niche comme le Baccarat Rouge 540 de Maison Francis Kurkdjian. Aux États-Unis, Circana estime que TikTok est devenu, à égalité avec Instagram, le premier réseau social qui influence les achats de parfums de la génération Z. Ces nouveaux venus ne cherchent plus un parfum unique pour la vie, mais une garde-robe olfactive, un sillage pour chaque humeur. Tous, initiés comme néophytes, veulent la même chose : une signature qui leur ressemble, un visage derrière le flacon plutôt qu’une égérie, et le plaisir de porter un nom encore méconnu.

La boutique du 13 galerie Véro-Dodat, Paris 1er © Marc-Antoine Barrois
Les boutiques
Paris
14, rue du Faubourg-Saint-Honoré, 75008 Paris
13, galerie Véro-Dodat, 75001 Paris
Printemps Haussmann, 61, rue de Caumartin, 75009 Paris
Londres
4 Piccadilly Arcade, London SW1Y 6NH
Harrods, 87-135 Brompton Road, London SW1X 7XL
New York
120 Wooster Street, SoHo, New York, NY 10012