Giacometti, ses objets cruels du désir : la jouissance absolue n’a pas d’entraves

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18DÉC . 2019

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Giacometti, ses objets cruels du désir : la jouissance absolue n’a pas d’entraves

18 DéCEMBRE . 2019

Écrit par Elsa Cau

Objets cruels du désir, c’est le titre de l’exposition consacrée à l’influence sadienne sur Giacometti et les Surréalistes à l’Institut Giacometti jusqu’au 9 février, à Paris. Une immersion dans l’Eros le plus noir…

Par Elsa Cau

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Vue de l’exposition à Paris avec L’Objet Désagréable au premier plan © Fondation Giacometti

« Les charmes de l’horreur n’enivrent que les forts » Baudelaire n’aurait pu deviner, en écrivant ses Fleurs du Mal, qu’il serait cité par les chantres de la Modernité, les Surréaliste et leurs excès des années 30…  Fascinés par l’érotisme sans tabous, les Surréalistes érigent Lautréamont et Sade comme maître à penser de la jouissance sans entraves.

C’est ainsi que celui qui fut brièvement tiré de l’oubli au XIXe siècle, pour donner son nom au Sadisme, fut redécouvert, cette fois-ci pour être glorifié au XXe. Brandissant ses écrits (dont le manuscrit des 120 jours de Sodome, redécouvert en 1929, acquis par les Noailles et retranscrit pour un public de connaisseurs), les Surréalistes s’affranchissent de toute limite morale et assument leur quête du plaisir par la douleur.

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Vue de l’exposition © Fondation Giacometti

Bien sûr, ils ne sont pas les premiers. De Jacques Callot à Goya, en passant par Delacroix, la fascination presque (presque ?) érotique pour la torture, le massacre, le martyre, a fait des émules.

Le jeune Giacometti lui-même, comme nous le montre l’exposition, copie le corps sensuel criblé de flèches d’un Saint Sébastien. Lui aussi lit Sade. Dans la centaine de ses carnets, conservés à l’Institut Giacometti, on y découvre sa lecture assidue de l’écrivain plus que libertin, ses remarques nombreuses, ses croquis inspirés. L’artiste prend l’habitude de retranscrire ses propres rêves érotiques, soit par quelques mots-clef (« trou, femme, profonde, entre« ), soit de manière plus détaillée, comme ce rêve récurrent dns lequel il rencontre une femme et sa fille, dîne chez elles, et, au choix, satisfait ses désirs auprès de la mère, ou viole et tue les deux femmes.

La figure de la mère est bien sûr utilisée à répétition, souvent stylisée dans l’oeuvre de Giacometti, réduite à la forme d’un pion, comme dans Le Palais à quatre heures du matin (1932) et Mère et fille (1933). La première oeuvre évoque ce château gris des rêves de l’artiste, perdu au milieu d’une forêt qui n’est pas sans rappeler celle des récits de Sade, où Giacometti viole deux femmes, là encore mère et fille.

L’image maternelle est pervertie à son comble et continue de l’être avec les Objets mobiles et muets, tout particulièrement L’Objet désagréable (1931), sorte d’énorme phallus à la fois lisse et menaçant de picots. Dans la photographie de Man Ray, la femme tenant l’Objet désagréable le berce pourtant, presque à la manière d’une Madone, le couvant d’un regard tendre et maternel…  Amusant, lorsqu’on sait que le premier titre de l’oeuvre de Giacometti, à l’origine imaginée en marbre, était en réalité L’Embryon. La boucle malsaine est bouclée.

La jeune fille innocente et le fantasme de pureté qu’elle incarne n’est pas en reste : dans La Fleur en Danger (1932), le pétale fragile et immaculé attend son agresseur, la catapulte à l’arc tendu, prêt à déchirer la fleur.

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La Fleur en Danger, D.R

Mais la femme de Giacometti est à la fois victime et bourreau. Dans l’une de ses nombreuses notes, il écrit sa vision du cycle de la vie « Femme mange fils / Fils suce femme / homme pénètre femme / Femme absorbe homme / sur le même plan » (1933). Cette femme, c’est sa femme araignée, qu’on retrouve dans La Femme égorgée (1932-33), sadiquement éventrée, étrangement transformée en femme-insecte prête à dévorer sa proie, véritable Vagina dentata sur le point de piquer l’homme.

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Vue de l’exposition avec La Femme égorgée au premier plan © Fondation Giacometti

Dans ce théâtre de la cruauté, le plaisir et la jouissance passent aussi par la  frustration de la violence : l’aiguille qui va transpercer, laissant présager la goutte de sang sur la peau blanche, mais qui est placée de manière désaxée par rapport à sa cible; l’acte sexuel inabouti, sans pénétration, dans Homme et Femme (1928-29), La Boule suspendue (1930-31) ou encore Le Vide-Poche (1930-31). C’est le sadisme abstrait, la menace sans concrétisation d’un danger imminent, seule notre interprétation et notre imagination permettent de réellement « voir » ses actes, révélant ainsi la propre perversion -possible, en tout cas- du spectateur.

Mais la violence, le voyeurisme, le viol, les meurtres et le plaisir dans le mal ne sont en fait, chez Giacometti, qu’une évocation évanescente, bien moins explicite que chez Masson, Dali ou Bunuel. Dans son labyrinthe érotique, Giacometti dresse bel et bien un mur de fantasmes inassouvis, et c’est peut-être là la clef du désir…

E.C

Giacometti/Sade, cruels objets du désir,
Jusqu’au 20 février,
Institut Giacometti
5, rue Victor Schoelcher
75014 Paris
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