On a lu avec délectation le « roman de Murat », la biographie de Jean-Louis Murat par son fils, Yann Bergheaud

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On a lu avec délectation le « roman de Murat », la biographie de Jean-Louis Murat par son fils, Yann Bergheaud

29 JANVIER . 2026

Écrit par Emmanuel Laveran

Le chanteur, l’un des plus talentueux et prolifiques de la scène musicale française, aura bercé pendant 40 ans les oreilles des lecteurs assidus des Inrockuptibles, Libé, Télérama ou encore des auditeurs de France Inter, pour ne citer que quelques médias qui le soutenaient passionnément. Un peu moins de trois ans avant la date anniversaire de son décès soudain, son fils Yann a publié le 16 Janvier « Le roman de Murat », aux Éditions Albin Michel.

Le roman de Murat © Facebook

Le roman de Murat © Facebook

Un enfant qui écrit sur l’un de ses parents musiciens, ce n’est pas vraiment le cours ordinaire des choses. Julien Dassin, artiste parisien, avait bien tenté l’expérience. Problème de taille, il était né en 1980, quasi orphelin, l’année de la fin du parcours brutal de Joe. Peu de tranches de vie partagées donc pour un fils qui n’aura connu son père que quelques mois.

Aux Etats-Unis, John Carter Cash avait aussi signé « House of Cash : The legacies of my father Johnny Cash », légende de la country music, racontant une partie de la vie de l’artiste, les valeurs transmises et les conversations fondatrices qui nourrirent la relation filiale.

C’est cet axe-là, celui du « Je me souviens », qui a été choisi par Yann : relater les moments, parfois intimes, parfois drôles, toujours sans filtre. Evoquer la tentative de suicide de son père, avant le début de sa carrière solo, dessiner la complicité naissante, se remémorer quelques discussions profondes, sont autant de sujets abordés avec leur lot d’émotions et de sincérité. On apprend par exemple que Jean-Louis, qui suivait assidûment la carrière de Léonard Cohen, s’intéressa au bouddhisme au point d’offrir le Livre des morts tibétain à son fiston. Joli cadeau, synonyme d’échanges essentiels.

Jean-Louis Murat © Facebook

Jean-Louis Murat © Facebook

Mais c’est surtout la musique qui coule dans les veines des deux auvergnats, aussi puissamment que la Couze Pavin un jour de fonte des neiges. Ainsi, lorsque Murat, impatient, demande pour la première fois à Yann, âgé de 12 ans, quels sont les titres préférés de son nouvel album, l’auteur, embarrassé, hésite à répondre. La peur de décevoir l’héroïque figure paternelle s’installe. Finalement, face à l’insistance de Jean-Louis, il se risque à citer deux chansons. Bien vu, le père sourit, ce sont aussi ses préférées. Ça s’est fait. De ces moments privilégiés naît l’histoire originale d’une relation teintée de passages lumineux mais aussi de frustrations béantes. Les sorties de route du chanteur, en interview télé ou lors des promos, marqueront Yann. Loin d’excuser son comportement, celui-ci tente de cerner les causes : calquer les excès des Beatles et des Stones, durant les années 60, qui se fustigeaient copieusement, verser dans les provoc’ les plus vulgaires dans l’idée de se faire remarquer… Jean-Louis Murat n’a jamais été aussi bien décrypté que par la personne qui le connut peut-être le mieux. Yann dépeint l’hypersensibilité du père, son caractère à fleur de peau, son rejet du système et de l’économie de la musique, prétextes aux dérapages… on saisit mieux.

Une grande partie du livre, avec l’aide de Marc Besse, décrit aussi les processus créatifs, les influences et le perfectionnisme qui prévalurent lors de la genèse de chaque album. 

On apprend ainsi qu’en préparant un duo avec une chanteuse, Murat décide de « suivre les techniques de Gainsbourg pour réussir le titre. Son idée ? Étudier le chant de Serge sur la « Ballade de Melody Nelson ». Yann raconte : « Il en bave. Il n’arrête pas de me dire que chanter comme Gainsbourg est un enfer. Il passera finalement trois ou quatre jours à s’affairer à la tâche, soit trois fois plus qu’une chanson pour lui-même. Comme s’il voulait s’offrir une récompense après l’épreuve, il finit même par enregistrer une maquette de sa version de « Melody Nelson » avec son groupe… qui ne sortira jamais officiellement, ni sur disque studio ni en témoignage live. » C’est dire toute la ténacité et la conception du métier du chanteur. Toujours au travail, l’esprit préoccupé par mille sujets, son jusqu’au boutisme et ses exigences artistiques lui auront imposé un dur labeur. 

Album live de l'artiste français © Facebook

Album live de l’artiste français © Facebook

D’autant plus que le sort se sera parfois acharné. L’album « Travaux sur la N9 », sorti fin 2017, ne se vendra, par exemple, qu’à 2000 exemplaires. Avec les maisons de disques, les négociations seront âpres, au point que pour jouir de la liberté d’éditer un nouveau disque, il sera obligé d’écrire pour d’autres. Avec « Un singe en hiver », composé pour Indochine, « il obtient de sa tutrice l’autorisation d’un double CD ou un triple vinyle ». « Le tableau de chasse de mon père s’enrichit de ces petits bouts de vie dans les disques des autres, et il leur doit sa garantie de subsides… pour financer ses propres disques selon son bon vouloir et à son rythme naturel » livre Yann. L’injustice est criante, preuve s’il en est que le problème n’est pas tant le manque de talent que les manquements du système. Lorsque Murat chante en duo avec Mylène Farmer, écrit pour Françoise Hardy ou les interprètes de l’Aventurier, il ramasse le pactole mais rares sont ses propres morceaux, parfois pourtant immenses, qui passent à la radio. Tout est dit.

Alors on pourra toujours se laisser bercer par la nostalgie des tubes avérés de l’artiste : « Sentiment Nouveau », l’« Ange Déchu », « Si je devais manquer de toi », « Foule romaine », « J’ai fréquenté la beauté »… ce livre est aussi l’occasion de se replonger dans la discographie de Murat, de découvrir les merveilles à côté desquelles on était passé parce qu’on n’avait pas su, parce que personne ne nous avait prévenu. L’album « Grand Lièvre », daté de 2011, sonne encore aujourd’hui comme un grand disque, de A à Z, son meilleur peut-être. « Mustango », réalisé en Arizona avec les américains de Calexico, déchire, assurément. « Parfum d’acacia au jardin », DVD enregistré d’un trait dans les conditions d’un live, a ce grain unique d’un vinyle de blues abouti. Ici Murat a peut-être inventé un concept, un enregistrement en trois prises maximum, entre album studio et live. Il a en tout cas démontré tous ses talents de guitariste à ceux qui doutaient. « A bird on a poire » s’érige en monument dont la fraîcheur n’a rien à envier aux meilleurs morceaux pop du moment… et puis on en oublie parce qu’il y en a beaucoup, des disques de Murat. « Évidemment, si la norme, c’est un Voulzy qui sort un disque tous les dix ans, je passe pour un stakhanoviste » avouera à un média suisse l’homme qui travaillait « tous les jours, 80 heures par semaine au minimum, ce qui n’a rien d’exceptionnel pour qui est issu d’un milieu ouvrier ou paysan ». Inspiré par la vue hypnotique qu’il a, de son buron sur les paysages d’Auvergne, Jean-Louis aime tellement les 35 heures qu’il les fait plus de deux fois par semaine.

Ce sens de l’humour, le second degré et la cocasserie, Yann en a d’ailleurs hérité. Le livre est truffé de situations drôles et décomplexées, comme ce jour de reportage au Col de la Croix Morand où une Aubrac quitte le troupeau et approche le journaliste de France 2, de dos. Jean-Louis ne dit rien jusqu’à ce que le bovin casse la distance de sécurité : « Tu sais que tu as une vache dans l’oreille ? »…

Plutôt qu’une biographie classique, le roman de Murat s’avère une approche intime et sensible de l’homme derrière l’artiste. Jean-Louis Bergheaud n’avait pas envisagé d’écrire ce livre de son vivant. L’idée s’est imposée à Yann sans regrets, après le départ subit de son père, comme une forme de psychanalyse, une façon de consommer le deuil, de rendre hommage surtout, de se reconnecter à sa propre histoire familiale. 

Un témoignage intime de la vie de Jean-Louis Murat © Facebook

Un témoignage intime de la vie de Jean-Louis Murat © Facebook

« Il y a des routes que l’on arpente en restant immobile », ce livre en est clairement une. Comprendre le chemin sinueux de la création d’une poésie, d’une mélodie, pénétrer le monde intérieur d’un artiste majeur qui alterna anonymat relatif et succès dans un monde pas vraiment caressant, appréhender la relation – que l’on n’imagine pas facile – entre un père connu et un fils longtemps resté secret.

Ce dernier s’affirme en tout cas comme le premier fan de son père, qu’il a toujours écouté assidûment. Chez les Bergheaud, Aimer n’est pas un vain mot. Mais achtung, il ne l’épargne pas pour autant, n’hésite pas à souligner les errances, le venin, les défauts, les ronces. Dans son roman, il le place tantôt face à un regard critique, l’imagine souvent avec les yeux émerveillés d’un gosse, à cinquante ans passés. C’est ce que l’on a envie de retenir de ce livre : le portrait, passionnant et remarquablement bien écrit, d’une figure de la chanson française par son premier fils, son môme éternel.

 

 Redécouvrir Jean-Louis Murat dans 10 situations et en 10 titres essentiels : 

  • En se baladant : La maladie d’amour
  • Au réveil : Le monde caressant (version live, album Murat Live)
  • En essayant de lire Kierkegaard : Qu’est-ce que ça veut dire ?
  • Au lit avec sa copine : Aimer (version Live, album Live in Dolores)
  • Au lit avec sa copine, 30 minutes plus tard : Belle
  • En soirée : Le cri du papillon
  • Après un coup de foudre : Falling in love again
  • Une nuit d’été, sur la terrasse au parfum d’acacia : Plus de femme
  • Dans l’avion pour Los Angeles : Elle était venue de Californie
  • Alors qu’on boit un whisky avec David Crockett : Fort Alamo
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