Gastronomie
Le menu du Prix Goncourt 2026, cénacle de bonnes chères
03 NOVEMBRE . 2026
Chaque premier mardi de novembre, la France littéraire trépigne d’impatience et de curiosité place Gaillon. Mais avant le nom du lauréat, une autre question agite les initiés : qu'y aura-t-il dans l'assiette ? Car au Goncourt, on juge les livres la fourchette et le verre à la main. Retour sur un menu devenu institution, et sur la dame qui l'a voulu ainsi.
Il sera un peu moins de 13 heures, rue Gaillon. Sur le trottoir, photographes et gratte-papiers joueront des coudes depuis le matin. À l’étage, dans un salon cossu du vénérable établissement, dix écrivains trancheront entre les quatre finalistes. Le président Philippe Claudel s’avancera sur le palier, dépliera un papier et prononcera un nom. Suivront les flashs, les applaudissements et les téléphones qui chauffent chez les éditeurs, qui auront rongé leur frein toute la matinée. Puis tout ce beau monde remontera l’escalier. Le prix décerné, place au déjeuner. Depuis plus d’un siècle, au Goncourt, la littérature et la table n’ont jamais fait chambre à part.

Le Drouant, place Gaillon © agencepancake
Houleux testament
Au commencement, il y eut deux frères, Edmond et Jules de Goncourt, inséparables au point d’écrire à quatre mains et de tenir ensemble un Journal féroce sur le Paris littéraire de leur temps. Ces compères pensaient à table. Dans les années 1860, ils étaient des piliers des dîners Magny, où l’on croisait Flaubert, Sainte-Beuve, Gautier, Renan ou Tourgueniev, et où l’on refaisait la littérature entre la poire et le fromage. Après la mort de Jules en 1870, Edmond prolongea la tradition dans son « Grenier » d’Auteuil, où il recevait le dimanche la jeune garde, de Zola à Daudet.

Edmond et Jules de Goncourt par Nadar, 1854
Quand Edmond s’éteignit en 1896, son testament réserva une surprise de taille. Toute sa fortune devait servir à fonder une société littéraire de dix membres, chargée de couronner chaque année « le meilleur ouvrage d’imagination en prose ». La famille, qui voyait filer l’héritage, attaqua. Il fallut des années de procès avant que l’Académie Goncourt ne voie officiellement le jour, en 1903. En décembre de la même année, John-Antoine Nau inaugura le palmarès avec Force ennemie. Le prix était alors doté de 5 000 francs, une somme qui permettait à un écrivain de vivre un an de sa plume. Aujourd’hui, le lauréat reçoit un chèque honorifique de 10 euros, qu’il encadre plus volontiers qu’il ne l’encaisse et son livre est amplement distribué dans les meilleures librairies de Paris.
Cantine des lettres prisées
Les premières années, les académiciens mènent une vie de nomades gourmets. Le premier prix est proclamé au Café de la Paix, face à l’Opéra, avant que le jury ne prenne ses habitudes chez Champeaux, place de la Bourse. Il faut attendre 1914 pour que Gustave Geffroy, alors président, jette son dévolu sur Drouant. Ancien bar-tabac fondé en 1880 par l’Alsacien Charles Drouant est devenu entre-temps une table courue, (aujourd’hui un des meilleurs restaurants du 2ème arrondissement de Paris), et son salon du premier étage a tout pour plaire. Depuis, les dix jurés y montent chaque premier mardi du mois, par un escalier signé Ruhlmann.

Chaque nouvel élu hérite de la fourchette et du couteau en vermeil de son prédécesseur © agencepancake
L’endroit a ses rites. Les académiciens ne touchent pas un centime : leur seule rétribution, c’est le couvert. Au sens propre. Chaque nouvel élu hérite de la fourchette et du couteau en vermeil de son prédécesseur, gravés à son nom. On succède à un académicien en reprenant sa place à table.
La maison a même fait des petits. En 1926, une dizaine de journalistes qui faisaient le pied de grue en attendant le verdict décident, pour tromper l’ennui (et par une envie de défiance), de créer leur propre prix. Le Renaudot était né, et il siège depuis dans le salon d’à côté. Pour éviter les sacres en doublon, les deux présidents de chacun des prix se rencontrent dans le couloir en messe basse.
Colette met les pieds dans le plat
Reste à savoir ce qu’on mange. Pendant des décennies, le déjeuner du prix n’obéit à aucune règle particulière. Puis Colette arrive. Élue en 1945, elle n’est que la deuxième femme à entrer chez les Goncourt, après Judith Gautier en 1910. En 1949, elle en prend la présidence, qu’elle conservera jusqu’à sa mort, en 1954.
Or Colette est une gourmande de compétition. La Bourguignonne de Saint-Sauveur-en-Puisaye a grandi dans le jardin de Sido, sa mère, au rythme des saisons et des confitures. Elle a écrit sur la cuisine avec la même sensualité que sur l’amour, et tenait la truffe pour un légume à part entière, qu’il serait mesquin de manger avec parcimonie. Elle vit alors rue de Beaujolais, sous les arcades du Palais-Royal, non loin des plus beaux hôtels du quartier du Louvre, à quelques pas de la place Gaillon. Juste sous ses fenêtres, le Grand Véfour, lui réserve sa table.
Avec une telle présidente, le déjeuner ne pouvait pas rester un simple frichti de travail. Colette impose sa volonté : chaque année, le menu célébrera un crustacé et un gibier, à poil ou à plume, en alternance. Deux péchés mignons qu’elle érige en loi, et que l’Académie respecte encore aujourd’hui, soixante-dix ans après sa disparition. Ironie de l’histoire, sa présidence restera aussi celle d’un refus retentissant : en 1951, Julien Gracq décline le prix pour Le Rivage des Syrtes. Le seul de l’histoire à oser dire non. On ignore s’il a quand même goûté au gibier.